Concevoir l’espace comme une mémoire vivante.
Faire du savoir-faire un moteur de création contemporaine
À la croisée de l’architecture intérieure, du design et de la direction artistique, Tassiana Laurre développe une pratique où l’espace se pense comme un récit autant que comme une structure. Formée entre Paris, Milan et Los Angeles, elle a construit une vision nourrie par des contextes culturels contrastés : de la rigueur constructive française à la mémoire italienne des formes, jusqu’à la puissance narrative américaine.
Aujourd’hui, son travail s’ancre résolument dans une relecture contemporaine des savoir-faire. Convaincue que le patrimoine artisanal constitue une ressource créative majeure, elle s’attache à replacer la main, la matière et l’intelligence constructive au cœur du projet. Chaque réalisation devient alors un dialogue entre histoire et usage, innovation et transmission, cherchant moins l’effet que la permanence.
De la rénovation de résidences contextualisées à la conception de pièces uniques, sa démarche explore la capacité des espaces à porter une mémoire, à générer de l’émotion et à inscrire le présent dans une continuité culturelle. Une approche exigeante, où le design dépasse la forme pour devenir un levier de valeur esthétique, patrimoniale et durable.
Cette recherche trouvera un prolongement public à l’occasion de sa prochaine exposition Memoria, présentée à Toulouse du 26 mars au 9 avril chez LdG Art & Patrimoine, où elle dévoilera sa collection de mobilier OI — un ensemble de pièces pensées comme des architectures à échelle domestique, entre ancrage matériel et évocation sensible du temps.
Votre parcours académique et professionnel est particulièrement international — entre Paris, Milan et Los Angeles — comment ces contextes différents ont-ils façonné votre sens du design et votre vision créative ?
Mon parcours entre Paris, Milan et Los Angeles ne m’a pas seulement exposée à des esthétiques différentes ; il m’a appris que le design est avant tout une construction culturelle.
À Paris, j’ai intégré la rigueur constructive et la discipline industrielle, où la fonction structure la forme.
À Milan, j’ai approfondi la dimension historique du projet: la manière dont l’objet et l’espace portent une mémoire.
À Los Angeles, j’ai découvert la puissance narrative de l’espace et sa capacité à produire une émotion immédiate.
Ce croisement m’a permis de prendre du recul sur ma propre culture. Aujourd’hui, je revendique une pratique profondément ancrée dans le savoir-faire français — non pas comme héritage figé, mais comme ressource.
La France possède une densité exceptionnelle de maisons, d’ateliers, d’artisans dont la maîtrise est parfois sous-exploitée dans les projets contemporains. Mon ambition est de les replacer au cœur de l’architecture intérieure, en faisant de l’excellence technique un moteur de création et non une simple étape d’exécution.
Vous travaillez à la fois sur du design d’intérieur, du mobilier, du graphisme et de la direction artistique. Comment naviguez-vous entre ces disciplines, et y voyez-vous un fil conducteur dans votre démarche créative ?
Je ne considère pas que je navigue entre disciplines ; je travaille à différentes échelles d’un même système.
L’architecture intérieure est aujourd’hui le cœur de ma pratique. Elle me permet de penser un projet comme un système cohérent : maîtriser les flux, créer une tension émotionnelle, anticiper les usages et inscrire l’espace dans une continuité capable de traverser le temps.
Je considère le mobilier comme une échelle d’architecture. Concevoir une pièce n’est pas un exercice formel, mais une manière de condenser une intention spatiale et d’inscrire le savoir-faire dans la matière.
La direction artistique permet de structurer le récit d’un projet et d’en assurer la cohérence à toutes les échelles. Elle cristallise l’intention, guide la perception et transforme un ensemble de
choix en une vision lisible et singulière.
À terme, je souhaite développer davantage de pièces uniques conçues en dialogue avec des maisons françaises d’excellence. Non pas des collections saisonnières, mais des objets ancrés dans un lieu, dans une histoire et dans une exigence constructive forte.
Le fil conducteur reste toujours le même : concevoir des projets cohérents, capables de durer et de générer une valeur qui dépasse l’instant: esthétique, culturelle et parfois pérenne.
Votre travail semble ancré dans une réflexion sur la matérialité, l’histoire et le contexte des projets. Pouvez-vous nous parler d’un projet où cette approche a particulièrement influencé vos décisions de design ?
Je suis convaincue qu’un projet gagne en force lorsqu’il comprend ce qu’il transforme.
Sur la rénovation d’une résidence dans le sud de la France, il ne s’agissait pas d’imposer un langage contemporain, mais d’interpréter l’architecture existante. Les choix de matériaux et de proportions ont été pensés pour dialoguer avec le paysage et l’histoire de la région.
Cette approche contextuelle n’est pas seulement décorative mais structurelle. Elle guide les volumes, la matérialité et le dessin du mobilier.
Aujourd’hui, dans le développement de ma pratique en architecture intérieure, cette attention au contexte devient un levier stratégique : elle permet de créer des espaces singuliers, qui ne pourraient exister ailleurs, et donc d’accroître leur valeur symbolique et parfois immobilière.
Vous avez collaboré avec des studios reconnus comme celui de Kelly Wearstler et participé à des projets emblématiques. Qu’avez-vous appris de ces expériences, et comment cela a-t-il nourri votre pratique personnelle aujourd’hui ?
Travailler aux côtés de studios comme celui de Kelly Wearstler m’a appris que l’ambition créative doit toujours être soutenue par une rigueur opérationnelle. Un projet réussi ne repose pas
uniquement sur une idée forte ; il repose sur la précision de son exécution, sur la coordination des corps de métier et la maîtrise des détails.
J’y ai également compris que la narration globale est essentielle : un espace n’est pas une accumulation d’objets, c’est une composition.
Aujourd’hui, je cherche à conjuguer cette exigence internationale avec une valorisation plus affirmée du savoir-faire français, afin que chaque élément, du volume architectural à la poignée de porte, participe d’une vision cohérente.
Dans votre approche du design, comment conciliez-vous innovation technologique et respect de l’artisanat traditionnel ? Est-ce une tension productive ou une synthèse naturelle ?
Il y a clairement une tension productive entre innovation technologique et artisanat traditionnel.
La technologie affine la conception, permet d’anticiper les contraintes et d’optimiser la précision. Elle ouvre également de nouvelles perspectives en matière de durabilité, de performance et d’adaptabilité. L’artisanat, quant à lui, apporte la singularité, la profondeur et l’intelligence de la main.
L’enjeu n’est pas de les opposer, mais de les aligner autour d’une intention claire.
Dans les années à venir, je souhaite développer des projets où cette synthèse devient centrale : des projets pensés avec des outils contemporains, mis en œuvre avec des maisons françaises dont l’excellence technique élève le projet.
Si vous deviez définir l’essence de votre travail en trois mots, lesquels choisiriez-vous et pourquoi ?
Mon travail repose sur trois convictions :
Architecture — chaque projet doit être pensé comme un système.
Transmission — inscrire l’excellence artisanale dans des formes contemporaines.
Permanence — concevoir des espaces capables de transformer un lieu et de traverser le temps.
INFORMATIONS PRATIQUES
Crédits © 2026 texte – Laetitia de Galzain
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