LE SOLEIL BLEU SAVAIT TOUT : un dialogue de lumière et de matière au cœur de la Méditerranée
« Le soleil bleu savait tout, et il savait même mieux que nous. Peut-être est-ce pour cela qu’il ne dit rien, ou presque. Il laisse faire les rencontres, les lenteurs, les affleurements. Il éclaire sans expliquer. »
Il y a dans cette phrase qui donne son titre à l’exposition quelque chose de la Méditerranée : une lumière omniprésente, des paysages habités par le temps, des souvenirs qui affleurent sans jamais tout à fait se révéler.
Avec Le soleil bleu savait tout, Joséphine Vallé Franceschi et La fille de Tipaza font dialoguer deux pratiques que l’on a parfois tendance à distinguer : la photographie et la céramique, l’image et la matière. Pourtant, leurs œuvres se rejoignent dans une même attention aux traces, aux présences discrètes et à ce qui demeure.
D’un côté, des photographies traversées de paysages, de superpositions et de mémoire. De l’autre, des formes façonnées par la terre, les minéraux et le temps. Entre elles circule une lumière commune, celle du Sud, qui révèle autant qu’elle préserve une part de mystère.
Plus qu’une confrontation de médiums, l’exposition propose une conversation sensible autour du regard, du souvenir et de notre manière d’habiter un territoire. Une invitation à ralentir, à laisser les œuvres apparaître progressivement et, peut-être, à visiter son propre musée intérieur.
À l’occasion de leur exposition chez LdG Art & Patrimoine à Toulouse, les deux artistes reviennent sur cette rencontre et sur les résonances qui traversent leurs univers.
Comment est née l’envie de travailler ensemble autour de Le soleil bleu savait tout ?
La fille de Tipaza : Cette collaboration est née de l’invitation de Laetitia de Galzain, de la galerie LdG Art & Patrimoine, à faire dialoguer nos univers au sein d’une même exposition. La rencontre s’est faite naturellement, portée par une sensibilité commune au Sud et à la Méditerranée.
Ce qui nous rapproche avec Joséphine, c’est avant tout une intention : une attention à ce qui est discret, fragile, presque imperceptible. Nos pratiques sont différentes, mais nous partageons une même manière de regarder le monde, en laissant émerger quelque chose du réel plutôt qu’en cherchant à produire des formes démonstratives. C’est autour de cette sensibilité commune que le dialogue entre nos travaux s’est construit.
Joséphine : J’ai d’abord connu La fille de Tipaza par son nom d’artiste. Elle m’écrivait des mails pour me dire qu’elle aimait beaucoup mon travail. Elle faisait référence à Camus et semblait comme moi aimer les mots, le soleil bleu de la Méditerranée, la littérature, l’Italie et la poésie. Laetitia nous a fait nous rencontrer artistiquement et amicalement en nous proposant cette exposition à Toulouse. Nous nous sommes rencontrées à Marseille et avons naturellement pensé à réaliser un shooting ensemble tout en surimpression avec Delphine et ses céramiques. Puis de discussions, inspirations et échanges musicaux, est né « Le soleil bleu savait tout ».
Pourquoi le soleil s’est-il imposée comme le cœur de l’exposition ?
La fille de Tipaza : Le soleil et la lumière méditerranéenne sont un point de rencontre entre nos deux pratiques, mais ils prennent des formes différentes selon nos médiums — le papier pour Joséphine, la matière pour la céramique.
Chez Joséphine, la photographie en superpositions crée des images en strates où la lumière construit la profondeur et fait apparaître les formes.
Dans mon travail, la matière est physique et dense : la céramique existe dans l’espace, et la lumière ne construit pas seulement l’image, elle révèle les textures, accroche les reliefs et transforme la perception de l’objet.
Joséphine : J’aime bien me dire que le Soleil bleu savait mieux que nous. Qu’il sait sans doute mieux que nous ce qui nous réunit.
La lumière est au cœur de nos pratiques respectives, mais elle n’y apparaît pas de la même manière.
En photographie, elle est à la fois l’outil et le sujet. Elle dessine les contours du visible mais laisse toujours subsister une part d’ombre, d’incertitude, de mystère. C’est souvent dans cet entre-deux que j’aime travailler. Et pourquoi le soleil serait il jaune ? Peut être s’est il baigné en Méditerranée et en aurait pris la couleur?
En quoi Marseille et la méditerranée influencent-elles votre pratique ?
La fille de Tipaza : Le fait de vivre à Marseille influence profondément ma pratique. C’est une lumière très particulière, très présente, qui peut être à la fois douce et extrêmement forte.
À certains moments, elle révèle les formes avec précision ; à d’autres, elle les écrase presque, jusqu’à ne laisser apparaître que des contours ou des masses.
Cette intensité m’amène à simplifier les formes, à porter une attention particulière aux surfaces, aux matières et à la manière dont la lumière accroche, glisse ou se dépose.
C’est une lumière qui pousse vers l’essentiel : elle met à nu, révèle et altère.
Vos médiums semblent opposés, photographie et céramique ( Image vs Matière ). Comment dialoguent-ils dans l’exposition ?
La fille de Tipaza : Ce qui m’intéresse, ce n’est pas d’opposer matière et image, mais de voir comment elles se répondent et déplacent notre manière de regarder.
Le travail de Joséphine propose des images qui ne se dévoilent pas immédiatement. Par la superposition, des zones d’incertitude et des présences émergent progressivement, comme si le regard devait s’ajuster et prendre le temps de voir.
Dans mon travail, la céramique ne révèle pas non plus ses formes d’emblée. Les pièces sont ouvertes, parfois fragmentées ; elles jouent avec leurs bords et leurs limites. Elles ne cherchent pas à s’imposer, mais à être approchées, contournées, regardées de près.
Joséphine : J’aime penser que les pierres rêvent et que les photographies ont une mémoire. À partir de là, la distance entre la matière et l’image devient beaucoup moins grande.
On oppose souvent la matière et l’image, mais je ne suis pas certaine qu’elles soient si éloignées l’une de l’autre.
Les œuvres de La Fille de Tipaza naissent d’une relation physique au monde, à la terre, aux minéraux, aux formes que le temps façonne. Mes photographies sont, elles aussi, traversées par des paysages, des textures et des présences. Elles parlent de lieux que l’on peut presque toucher, où le souvenir affleure.
Nos pratiques se rejoignent dans cette attention à ce qui demeure. Une pierre conserve une mémoire ; une photographie aussi. Toutes deux recueillent quelque chose du temps qui passe.
Dans l’exposition, il ne s’agit pas d’opposer le tangible et l’intangible, mais de faire dialoguer différentes manières d’habiter un territoire et d’en préserver les traces. Les matières de l’une et les images de l’autre disent peut-être, au fond, la même chose : ce qui persiste lorsque les êtres se sont éloignés.
Quel regard souhaitez-vous inviter le visiteur à adopter face aux œuvres ? Que souhaitez-vous que le visiteur ressente en traversant le soleil bleu ?
La fille de Tipaza : L’image photographique comme la matière demandent une attention lente, une disponibilité du regard.
Ces deux rapports au visible entrent en résonance dans l’exposition sous la forme d’une correspondance où se crée un espace commun : le regard circule, hésite, revient. On passe de l’image à la matière, de ce qui se construit visuellement à ce qui se révèle physiquement.
L’idée est d’inviter le visiteur à ralentir, à observer autrement, à laisser les œuvres apparaître progressivement plutôt que de chercher une lecture immédiate.
L’exposition est pensée comme une traversée sensible. Il ne s’agit pas d’expliquer, mais de créer un espace dans lequel le visiteur puisse ressentir et éprouver la lumière dans ses différentes intensités.
C’est à la fois une immersion et un espace d’échos entre nos deux univers. Le regard circule entre les œuvres, entre apparition et disparition, présence et altération.
L’idée est de laisser le visiteur dans une expérience de perception plutôt que dans une logique de compréhension.
Joséphine : J’aimerais simplement que chacun puisse visiter son propre musée intérieur.
Qu’une image, une matière ou une lumière lui donnent envie de pousser une porte, de suivre un souvenir ou d’inventer une histoire.
J’aime penser que chacun porte en lui un Soleil bleu qui sait tout.
Si, le temps de l’exposition, certains ont la sensation d’entendre leur soleil bleu murmurer à nouveau, cela me semble déjà beaucoup.
L’exposition Le soleil bleu savait tout est comme une invitation à lui rendre visite.
INFORMATIONS PRATIQUES
LdG Art & Patrimoine